La fouille menée sur la commune de Leutenheim (Bas Rhin, 67), au niveau de la rue des Tulipes par les équipes d’ANTEA-Archéologie, a pris place de juin à septembre 2023 sur une emprise totale décapée d’environ 8200 m². La prescription de cette opération a été motivée, entre autres, par la relative absence de données archéologiques dans le secteur, sa proximité avec les occupations alto-médiévale documenté sur la commune de Roeschwoog – occupation domestique et funéraire – et de l’ensemble protohistorique – ensemble de tumuli protohistoriques ainsi qu’un habitat de hauteur fortifié sur la butte-témoin du Hexenberg- en forêt de Haguenau.
La fouille a permis la mise au jour d’un ensemble de structure allant du Bronze final jusqu’à l’horizon du XIIIe siècle (fig. 2), avec une densité d’occupation située au cours de la période médiévale, par la mise en place d’une nécropole du haut Moyen Âge.
La période du Bronze final est représentée par une unique fosse localisée au centre de l’emprise de fouille et en partie recoupée par une sépulture médiévale, cette dernière a livré des éléments céramiques d’au moins 4 individus pouvant être rapprochés du Bronze final IIb-IIIa selon la typologie française.
Deux sépultures mises au jour sur le site peuvent être rapprochées de la période de la Tène ancienne par le mobilier d’accompagnement présent. Pour ces deux tombes, les os sont très mal conservés, il n’a donc pas été possible de définir le profil biologique des défunts. Ajouté à cela, les sépultures étant fortement arasée, aucun indice archéologique n’aura perduré permettant de définir une possible architecture funéraire. Toutefois le mobilier présent est très représentatif de la période La Tène ancienne, il s’agit pour une des tombes, de torque et bracelets à nodosités (fig. 1) et tampon en alliage cuivreux.
Le haut Moyen Âge est la période la plus présente sur l’emprise de fouille, par la mise au jour d’une nécropole mérovingienne, de 83 sépultures primaires. Les limites de la nécropole ouest et est semblent avoir été atteintes, elle parait toutefois se prolonger au nord et au sud de l’emprise le long d’un paléochenal probablement en cours d’assèchement au moment de l’occupation funéraire du site. S’agissant des sépultures, 18 sont installées au centre d’un enclos circulaire funéraire (fig. 3). La majorité des tombes suivent les pratiques funéraires préalablement documentées pour la période et la région, il s’agit de sépulture en chambre funéraire de type Morken. Elles sont marquées par la présence de double contenant, avec le dépôt du corps préférentiellement au nord, la partie sud étant utilisé pour les dépôts de mobilier. Des sépultures de dimensions plus modestes sont également présentes et semblent disposer des mêmes types architecturaux que les sépultures monumentales.
Pour 7 tombes le dépôt peut être qualifié de pluriel (figs. 4 et 5), leur Nombre Minimal d’Individu (NMI) étant de 2, alors qu’il reste suffisamment d’espace pour l’implantation de nouvelle tombe au sein de la nécropole et ce qu’elle que soit leurs dimensions. Ces regroupements pourraient donc être volontaires et intentionnels. Cela questionne la perduration de la mémoire, visiblement si la volonté de regroupement est sociale et/ou familiale, l’identité de la personne inhumée est connue. On peut aussi questionner l’accessibilité même à la tombe, tout comme les types de remaniement présents. Car dans certains cas, aucune relation entre les deux corps n’est à noter, ils sont déposés l’un à côté de l’autre, à distance ; pour d’autres cas, la tombe semble répondre à la définition de la sépulture dite « étagée », on peut même questionner la formation d’une « réduction » du primant occupant. C’est-à-dire que les individus sont déposés l’un sur l’autre avec ou non la présence de sédiment interstitiel entre les corps, le primant occupant ayant été dans la plupart des cas remanié probablement au moment de l’installation du second défunt. Enfin, un troisième cas est présent sur la fouille, les os surnuméraires sont épars qui peuvent être au contact direct des os de l’individu en place. Ce type de pratique est préalablement documenté sur des nécropoles régionales de période similaire, ce qui questionne sur le site de Leutenheim est la représentativité de ces cas, plus nombreux que d’accoutumé.
Les sépultures alto-médiévale ont été fortement impactées par le pillage au moment même de l’occupation de la nécropole, au moins 90% des tombes sont concernées. Il en résulte un fort taux de fragmentation tant pour les ossements que pour le mobilier, de plus relativement peu de mobilier a été retrouvé en place. Toutefois, au moins 300 artefacts ont été trouvés, dont certains dénotent d’un statut privilégié. Avec, entre autres, une épingle en alliage cuivreux, les cerclages en fer d’un seau encore en élévation, un cyprea avec un peigne en os dans son étui, plusieurs ensembles de perles en pâte de verre (fig. 6), une applique cruciforme en métal doré (Goldblattkreuze) (fig. 7), des ensembles de verreries et de céramique.
Pour ce qui est des ensembles céramiques, il semblerait que les tombes de ce site aient la particularité d’associer dans de nombreux cas, des céramiques à pâte fine tournée ou rugueuse à des céramiques dites à pâte claire (ces dernières représentant 38% du NMI du site). Cela permet d’inscrire ce corpus dans une phase de transition céramique, dans le courant du VIIe siècle, après l’apparition des pâtes claires et avant la disparition des pâtes fines tournées, rugueuses et grossières.
Tout cela, alors que la majorité des tombes est pillée, laisse présager initialement d’une nécropole d’ampleur constituée de sépultures richement dotées.
Une sépulture de dimension importante et situé à l’ouest de l’emprise a été mise au jour. Cette dernière a été fortement remaniée au cours de son pillage et a donc livré peu d’artefacts ou même d’ossements humains en place. Toutefois quelques éléments d’harnachements de cheval ainsi que des mors étaient encore présents, ce qui pourrait indiquer qu’il s’agisse d’une sépulture dite de « cavalier » (fig. 8). Dans une fosse adjacente à cette tombe, deux chevaux matures, probablement décapités avant le dépôt, ont été déposés les dos au contact du creusement (fig. 9). Bien que les accessoires équestres dans des inhumations et que les sépultures de chevaux soient connus dans la région, ce regroupement dans l’espace de ces deux cas est encore très rare en Alsace. Seule une sépulture découverte à Kembs en 2021 permet un parallèle.
Le XIIIe siècle est représenté sur le site par un unique tesson de céramique retrouvé dans le comblement d’un des poteaux d’angle de l’édicule quadrangulaire (fig. 10) présent dans le quart sud-ouest de l’emprise de fouille. Cet édifice, dont il ne reste que les creusements de ses fondations, coupe une sépulture mérovingienne. Aucun autre artefact n’a été retrouvé lors de la fouille de ce bâtiment, dès lors sa fonction reste indéterminée.
La période moderne à contemporaine est présente sur le site par un ensemble de fossés rectilignes orientés nord-sud et traversant l’emprise de part en part. Ces fossés sont à mettre en lien avec l’occupation agricole du site. Ajouté à cela, il semblerait que d’importants travaux perceptibles, entre autres, par l’apposition de remblai aient eu lieu sur le site, ce qui pourrait expliquer la rupture nette dans l’installation des sépultures observée à l’est de l’emprise.