Le projet d’extension du camping de Kembs a motivé la prescription d’un diagnostic en 2018 puis d’une fouille d’archéologie préventive qui s’est déroulée entre le 14 juin et le 20 août 2021 sur une surface de 2751 m².
La commune de Kembs est localisée en bordure du Rhin au sud du département du Haut-Rhin, à une petite vingtaine de kilomètres du sud-est de Mulhouse, dans le secteur transfrontalier dit de la Regio entre Allemagne, Suisse et France. Les parcelles fouillées étaient implantées à l’est de l’agglomération, entre le canal de Neuf Brisach et le grand canal d’Alsace, dans un secteur correspondant à l’ancienne plaine alluviale rhénane.
• Les éléments connus de l’agglomération antique
Kembs est plus particulièrement connue par ses vestiges antiques constituant les restes de l’ancienne agglomération de Cambete figurant sur l’Itinéraire d’Antonin et la Table de Peutinger, dont une part non négligeable a été cartographiée ou fouillée entre les années 1980 et 1990. L’agglomération était établie au croisement de la voie menant de Augst, capital des Rauraques au camp de Strasbourg-Argentorate, transitant également par le camp/vicus de Biesheim-Argentovarum (dite voie du Rhin) et d’une voie venant de Mandeure, passant par Sierentz, qui permettait une jonction rapide avec le couloir rhodanien. Sa localisation, en bordure d’un rétrécissement du Rhin et à proximité immédiate d’un pont sur le Rhin, constituait également un atout majeur lui donnant accès au commerce fluvial et routier. En raison de cet emplacement stratégique, le site a très tôt fait office d’avant-port d’Augst.
Les fouilles menées depuis les années 1990 ont permis de mettre en évidence un habitat en lanières abritant des artisans et leurs échoppes et ateliers et quelques bâtiments plus cossus et publics implantés de part et d’autre du decumanus principal de Cambete. Les tranchées de sondages réalisées entre 1989 et 1990 dans le cadre de prospections effectuées par le Service Départemental de l’Archéologie du Haut-Rhin en bordure du Rhin ont quant à elles donné l’occasion d’exhumer des vestiges correspondant à des bâtiments en architecture mixte ou légère. L’absence d’investigations plus poussées dans ce secteur, en dehors de la fouille présente, ne permet à ce jour pas de définir la fonction de ces aménagements, qui pourraient correspondre tant à des entrepôts, eu égard à leur localisation le long du fleuve, qu’à un habitat tardo-antique, comme le suggère la découverte de quelques cabanes semi-excavées assorties de céramiques rugueuses et d’un grand nombre d’artefacts tardo-antiques. Durant ces prospections, deux ensembles funéraires ont également été appréhendés : le premier, situé à l’entrée sud de l’agglomération, pour lequel les connaissances restent extrêmement lacunaires ; le second, nettement plus vaste, se déployait au nord-est de l’établissement, au débouché du pont, de part et d’autre de l’actuelle rue Paul Bader. Les sondages de 2018 ainsi que la fouille réalisée à l’été 2021 ont été l’occasion d’en documenter une portion fréquentée entre le premier tiers du Ier siècle et la première moitié du Ve siècle.
• Les résultats de la fouille de 2021
L’opération réalisée au sud de la rue Paul Bader a permis la découverte d’édifices et de nombreuses sépultures dont une partie avait déjà été révélée par deux tranchées de sondages orientées est-ouest effectuées en 1989 par le SDAHR (fig. 1). Le mobilier récolté durant ce diagnostic avait déjà, à l’époque, permis de relier ces vestiges à l’Antiquité tardive, les résultats des sondages de 2018 ayant quant à eux permis de détecter l’existence d’une occupation plus ancienne. La quantité de faits archéologiques exhumés, non attendue au vu des résultats du diagnostic archéologique de 2018, a contribué à une révision de la prescription de fouille initiale, les délais impartis à cette opération étant trop courts pour traiter l’intégralité du site. De ce fait, et en concertation avec le SRA Alsace, seuls les vestiges bâtis et leurs structures d’équipements ainsi qu’une portion de la nécropole ont fait l’objet d’une fouille.
Des indices d’une première voirie dès le Ier siècle
Si aucune voie structurée n’a été mise en évidence sur le site, l’organisation des vestiges corrélée avec plusieurs clichés aériens effectués lors de prospections aériennes permettent de révéler l’existence de plusieurs voies dans les environs immédiats, dont certaines pourraient se révéler être assez anciennes. Il est donc possible de proposer que la portion de site fouillée était desservie par deux axes parallèles au decumanus principal. La première aurait longé Rhin, se raccordant sur le pont, tandis la seconde était localisée dans le prolongement sud du fossé 34 qui parcourait le sud d’est en ouest et opérait un retour vers le sud (fig. 2). La découverte d’une borne routière portant les mentions de Valérien et Gallien, dont le co-règne est daté entre 253 et 260, puis à l’empereur Dioclétien, confirme le passage d’une voie importante dans le secteur (fig. 3).
L’occupation durant le Haut-Empire
Les données de terrain attestent d’une occupation à la charnière entre les Ier siècle avant J.-C et le Ier siècle de notre ère, matérialisée par plusieurs fossés et enclos et, déjà, des indices ténus de l’utilisation de cette zone en tant qu’espace funéraire. Pour cette période, l’ouvrage le plus important est l’imposant fossé 34, dernier fossé à avoir été aménagé aux environs du milieu du Ier siècle, dont le tracé a pu être suivi dans les champs sur près de 500 m en direction du sud par photographie aérienne (fig. 1). L’ouvrage semble par ailleurs, au-delà de la zone fouillée, se transformer en fossé bordier de la voie intermédiaire parallèle au decumanus principal (fig. 2). L’observation de son comblement, effectué en plusieurs étapes et l’analyse du matériel qui y a été prélevé, ont montré qu’il avait été comblé définitivement au début du dernier tiers du IVe siècle. Il pourrait avoir fonctionné avec un second ouvrage parallèle et au plan identique observé durant une phase de prospection aérienne réalisée en 1989 et localisé à un peu moins de 90 m plus au nord (fig. 2). Ces deux ouvrages auraient pu avoir pour fonction de délimiter un grand espace funéraire se développant en bordure d’une vaste esplanade située au sud du fossé 34, destiné à être occupé sur plusieurs siècles.
L’occupation durant le Bas-Empire
Le secteur se développe considérablement à partir de la période constantinienne. Cette période est marquée par une colonisation de l’espace funéraire au niveau du secteur fouillé ainsi que par l’aménagement d’une succession d’édifices établis sur l’esplanade en bordure de l’espace funéraire. On distingue, au cours d’une première phase d’aménagement un praetorium (fig. 1, B4 et fig. 4), une basilique civile fondée sur poteaux en bois (fig. 1, B5 et fig. 4) aménagée probablement à la hâte par-dessus les ruines de celui-ci ainsi qu’un vaste édifice pouvant être interprété comme un entrepôt et/ou des écuries en lien avec les édifices civils précédents dont la présence constitue un marqueur fort de l’Empire (fig. 1, B3). Au cours d’une seconde phase marquée par l’abandon de ces édifices ainsi que par le comblement du fossé 34 qui servait de délimitation à l’espace funéraire, deux nouveaux édifices au plan et module similaires à celui de l’entrepôt sont aménagés : le premier est édifié par-dessus l’ancienne basilique (fig. 1, B2) tandis que le second vient coloniser la nécropole et est édifié par dessus d’anciennes sépultures (fig. 1, B1). Ces deux hangars, dont l’aménagement est à situer courant du début du dernier tiers du IVe siècle, pourraient, en raison de leur datation, être mis en lien avec les travaux de restructuration du limes et de ses fortifications engagées par Valentinien.
Au cours de cette même phase, une petite memoria en fer à cheval est construite dans un secteur accueillant plusieurs inhumations d’immatures (fig. 1, B6 et fig. 5).
La dernière phase d’occupation du site est marquée par l’abandon des entrepôts puis par la réhabilitation de celui édifié en bordure sud de la nécropole en tant que chapelle funéraire abritant les restes d’un petit groupe de sépultures privilégiées datées de la première moitié du Ve siècle (fig. 1, B1 et fig. 6).
Un enclos funéraire mérovingien
À une cinquantaine de mètres à l’est de l’ensemble funéraire antique, ont été découvertes deux sépultures mérovingiennes et un dépôt de cheval ceint par un enclos circulaire fossoyé. Cette découverte inattendue est remarquable par sa composition, sa conservation et la richesse de son dépôt funéraire. Au centre de l’enclos étaient creusées deux fosses quadrangulaires. La première contenait l’inhumation d’un cheval, couché sur le flanc, dont il manquait le crâne et la mandibule. Ce dernier portait sur les vertèbres les traces d’une décapitation ayant eu lieu avant l’inhumation de l’équidé (fig. 7). À côté du dépôt animal était creusée une large fosse sépulcrale quadrangulaire, contenant deux inhumations superposées. La première correspondait à la sépulture d’un individu féminin âgé, reposant sur le dos, orienté est-ouest avec la tête à l’ouest, dépourvue de mobilier. Cette inhumation constituée d’un coffrage en moellons de pierre sèche était implantée dans le comblement supérieur d’une seconde sépulture plus ancienne. Cette dernière, relativement profonde, contenait les restes d’un individu adulte de sexe masculin, également inhumé sur le dos, les membres en extension selon une orientation est-ouest, tête à l’ouest, déposé au sein d’une fosse coffrée à organisation bipartite (chambre funéraire de type Morken). Le défunt était accompagné d’un abondant mobilier funéraire permettant de qualifier cette sépulture de privilégiée (fig. 7).