Une borne routière opisthographe

Publié le 10/01/2024
Découverte épigraphique exceptionnelle à Kembs

Lors de l’été 2021, sur le chantier de l’extension du camping de Kembs, une borne routière a été découverte dans la fosse des latrines. Cette découverte exceptionnelle, première inscription épigraphique provenant du site de l’antique Cambete (nom latin de Kembs), permet de mieux saisir l’importance de cette cité dans le sud de l’Alsace à l’époque romaine.

Cette borne, découverte lors de la fouille de latrines (fig. 1 et 2), est formée d’une colonne cylindrique incomplète, puisqu’elle est cassée à sa base. Elle mesure 0,67 m de haut et 0,418 m de diamètre.

Fig 1 : Plan de localisation des latrines 344 (DAO A. Murer)
Fig 2 : Découverte de la borne dans le comblement des latrines (ANTEA Archéologie)

Normalement, ces monuments mesurent de deux à quatre mètres de haut, il manque donc un minimum de 1,30 m de long à cette borne. De plus, comme l’inscription se situe généralement sur la moitié haute de la borne, il manque bien toute la partie basse de la colonne, qui pouvait soit être fichée directement en terre, soit posée sur un socle en pierre.

La surface de cette borne est grossièrement taillée au pic. Elle est travaillée dans un grès rose, provenant certainement du massif des Vosges, qui présente de grosses inclusions (jusqu’à 5-6 cm de diamètre) de graviers et de galets.

L’aspect très usé de la surface et la présence de deux zones lisses (fig. 3 et 4) de chaque côté de la borne, sans trace lisible de lettres, rendent difficile la lecture du texte. Il a fallu utiliser un logiciel de photogrammétrie, après la prise d’une multitude de photographies, et jouer sur les contrastes pour rendre le texte exploitable.

Fig 3 et 4 : Deux surfaces lisses sur le fût de la colonne (photogrammétrie A. Touzet)

La compréhension du sens de lecture des lignes n’est pas évidente : lecture en spire, continue du début à la fin de l’inscription, ou lecture par hémisphère (deux colonnes), éventuellement en continuité l’une de l’autre ; ou lecture indépendante de deux inscriptions différentes. Les spécialistes en épigraphie, Marianne Béraud et Nicolas Mathieu, proposent une présentation en deux textes :

b a
?  

 

vacat

 

IMP C++
IM C VALERIO
PLV+ DIOCLETIAN+
ETPLG AVG PF +++ [-]
PP PR INVIC+ [-] C[-]
—— ——

Le choix d’attribuer la lettre a au texte de l’empereur Dioclétien résulte de l’identification première de cette inscription.

La traduction est la  suivante :

a : « À l’empereur César Caius Valerius Dioclétien Auguste, pieux, heureux, (…), invaincu, … ».

: « Aux empereurs Césars P. Licinius Valerianus (…?) et P. Licinius Gallienus, père de la patrie, proconsul, … ? ».

Le contenu, joint à la forme du monument, permet d’identifier une borne routière opisthographe, c’est-à-dire écrite sur le recto et le verso.

Fig 5 : Texte a (photogrammétrie A. Touzet)

Le texte a (fig. 5) est composée de la nomenclature complète de l’empereur Dioclétien, suivie des épithètes laudatives et ex virtute. Le nom du dédicant devait se situer dans la partie inférieure perdue : selon toute vraisemblance, le commanditaire de cette dédicace honorifique était un responsable local (cité, gouverneur, officier). Cette borne routière est peut-être postérieure à la réforme administrative de la Germanie Supérieure impulsée par Dioclétien en 297 qui prévoyait un nouveau découpage provincial : la dissolution de la Germanie supérieure et la création de la Germanie Première et de la Séquanie pour administrer le Haut Rhin (Capitale : Vesontio/Besançon). Les bornes routières indiquent la distance de la capitale de la province jusqu’à l’emplacement de la borne. Si la datation du texte de la face a est bien postérieure à ca 297 apr. J.-C., cette borne routière trouve sa justification du fait du changement de capitale.

Fig 6 : Texte b (photogrammétrie A. Touzet)

Le texte b (fig. 6) est plus ancien : il indique la titulature des coempereurs Valérien et Gallien (253-260), qui ont supervisé des travaux (construction ou réfection) d’une portion de la voie publique. ). À partir de 256, Gallien s’établit sur la frontière rhénane, probablement à Cologne. Durant cette époque, les provinciaux des Gaules et des Germanies subirent des raids des Alamans et des Francs, ce qui nécessita une reprise en main militaire et administrative. Les bornes routières offrent ainsi l’occasion d’afficher la restauration de l’autorité impériale, en même temps que les cités y voient un moyen de réaffirmer leur loyalisme envers l’empereur.

Selon la table de Peutinger, une ancienne carte romaine où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain, la voie reliant Kembs à Besançon comptait 59 milles romains. Si une valeur moyenne de  1 481 m est attribuée à un mille, la distance routière devrait être d’un peu plus de 87 km entre Cambete et Vesontio. Cependant la distance actuelle la plus directe est de 139 km. Dans la partie inférieure perdue de cette borne, la distance était certainement exprimée en lieues, car la lieue gauloise, qui s’impose sur les bornes à partir de la fin du IIe siècle équivaut à environ 2 400 m ; ce qui donne une distance totale de 141,6 km qui correspond beaucoup mieux à la réalité. Ce document d’épigraphie routière est donc certainement une borne leugaire.

La date de mise en place de la borne indique bien l’importance de ce quartier de Kembs au milieu du IIIe siècle de notre ère, avec les nombreux aménagements qui ont eu lieu et en particulier la construction d’un praetorium. Si un pont traversait le Rhin à ce niveau, il existait certainement un carrefour majeur ou une route très importante pour l’organisation de l’Empire, la circulation des hommes et des marchandises.

À une époque indéterminée, certainement à la fin de l’Empire romain, la borne a été déposée et probablement cassée. Les surfaces d’usure indiquent son utilisation à d’autres fins que la simple indication de distance. Elle a probablement servi de protection pour l’angle d’un bâtiment ou à l’entrée d’un porche : le passage des personnes, des animaux ou de véhicules en aurait lissé la surface. Par la suite, pour s’en débarrasser complètement, elle a été déposée dans des latrines inutilisées. La datation radiocarbone des restes du cuvelage des latrines donne une date entre 252 et 413. La borne a probablement été rejetée au milieu du Ve siècle.