L’opération archéologique qui a eu lieu sur le site de Sierentz Grassweg s’est déroulée sur l’année 2021, préalablement à l’exploitation d’une gravière, sur une surface de près 9 ha.
Située dans le sud de la Plaine d’Alsace, la commune de Sierentz se trouve à mi-chemin entre les villes de Mulhouse et de Bâle. Le cours actuel du Rhin, aujourd’hui canalisé, se développe à 5 km à l’est de la commune. La topographie est caractéristique de l’interface entre la plaine dite de la Hardt et les premiers contreforts du massif lœssique du Sundgau. Les sols sont composés d’alluvions rhénanes déposées lors des derniers épisodes glaciaires, recouverts d’une strate altérée ferreuse appelée « Hardt Rouge ».
Le site occupe l’entrée sud du couloir rhénan, secteur où celui-ci est le plus étroit puisqu’il ne mesure ici que 7 à 10 km de large. Cette position privilégiée, à la croisée des influences issues des domaines centre-européens, nordiques et rhodaniens, explique en partie la richesse archéologique du secteur.
L’opération de 2021 se situe à proximité d’un carrefour de voies antiques importantes, matérialisé par un vicus gallo-romain fondé à l’époque gauloise, connu depuis 1977. Les fouilles de celui-ci ont également permis de mettre au jour un important site d’habitat du Néolithique Rubané, ainsi que divers témoignages d’occupations protohistoriques. Signalons en particulier la fouille, en 2005, d’une nécropole à crémation occupée entre les étapes initiale et moyenne du Bronze final ainsi que la présence d’une grande nécropole tumulaire dans la forêt de la Hardt, dont les fouilles anciennes sont mal documentées.
La fouille de 2021, quant à elle, a permis de mettre au jour diverses occupations entre l’extrême fin du Néolithique et le haut Moyen Âge.
L’aspect le plus spectaculaire a été la découverte d’une zone funéraire occupée, de manière discontinue, sur plus de deux millénaires témoignant de l’évolution des pratiques funéraires sur le long terme. Ainsi, sur une surface d’environ 1,8 ha, on compte près de 62 tombes à inhumations, 72 tombes à crémation ainsi qu’au moins 24 dépôts secondaires de crémation (fig. 1). À ces structures s’ajoutent des constructions de type monumental : 4 fossés d’enclos circulaires (probables tumuli arasés), deux enclos rectangulaires palissadés, ainsi qu’une structure singulière reposant sur trois creusements allongés parallèles.
• Une zone funéraire dense occupée sur plus de deux millénaires
L’occupation de cette zone funéraire débute à la transition entre le Néolithique final et le Bronze ancien. Cette période est matérialisée par la présence de trois tombes disposées en file indienne. Elles présentent toutes des caractères atypiques pour la période : il s’agit exclusivement de sépultures plurielles dont l’une associe deux inhumations à une crémation. Aucun mobilier n’accompagnait les défunts, ils ont tous été datés grâce à des datations radiocarbones.
Après un hiatus de plus de 6 siècles, la nécropole est investie massivement lors de l’étape initiale du Bronze final, soit entre les 14 et 13e siècles avant notre ère. Elle constitue l’une des séquences majeures de la zone funéraire, tant par la quantité des vestiges que par leur qualité et leur diversité. La période est caractérisée par une pratique exclusive de la crémation ainsi que par une grande variabilité dans le type de structures funéraires et les modes de dépôts d’ossements (fig. 2). À Sierentz, dénombre plus d’une centaine de ces ensembles liés à la crémation (tombes, tombe-bûcher, dépôt de résidus de crémation etc.). Les mobiliers, principalement céramique et métallique, associés à ces tombes, étaient particulièrement riches en abondants. Ils ont d’ores et déjà fait l’objet d’une étude poussée mettant en lumière la diversité des influences culturelles. Un seul enclos fossoyé circulaire doublé par une série de douze poteaux interne a été observé sur le site.
La phase qui succède à cette occupation, soit l’étape moyenne du Bronze final n’est représentée que par une seule tombe, située en marge sud de la zone funéraire et de nature très singulière (fig. 3).
Le creusement de la fosse sépulcrale est aménagé avec un coffrage en galets, lui-même tapissé de tessons de céramique grossière. Au fond, également recouvert par des fragments de vases de stockage, on retrouve l’amas osseux calciné de deux individus ainsi qu’un ensemble de récipients en céramique, une urne (typique du style Main-Souabe) associée à une petite coupelle et un gobelet (typiques du style RSFO) illustrant un bel exemple de mixité culturelle.
L’étape suivant la première moitié du premier âge du Fer, correspond à la seconde occupation la plus importante de la zone funéraire. Tout d’abord, le début du Ha C est représenté par deux tombes à crémation en vase ossuaire. Ensuite, la phase suivante, la transition Ha C/D1, a livré une trentaine de tombes à inhumation exclusivement. La plupart de celles-ci étaient rassemblées par petits groupes de 2 ou 3 fosses, régulièrement espacées. Une tombe se trouvait en position centrale d’un petit enclos circulaire de 10 m de diamètre. Les défunts, dont les restes osseux étaient très mal conservés, pouvaient porter divers éléments de parure (bracelet en alliage cuivreux, en roche noire, perles en ambre etc.) et était fréquemment accompagnés d’un dépôt de céramique (viatique) relativement standardisé, associant principalement des urnes basses et des coupelles.
Les phases médiane et finale du second âge du Fer sont matérialisées par quelques dizaines de tombes à inhumations ou à crémations. Généralement pauvres en mobilier, elles se concentrent sur un petit espace au cœur de la nécropole.
• Divers types de vestiges non funéraires multiphasés
Outre les nombreuses structures funéraires protohistoriques, de nombreuses traces d’occupations y ont été découvertes : des vestiges ténus d’un habitat du Bronze ancien ainsi que deux enclos trapézoïdaux de La Tène C-D associés à quelques bâtiments sur poteaux.
La période romaine, quant à elle, est marquée sur le terrain par deux imposants creusements linéaires en « Y », qui traversent le terrain de part en part. Ceux-ci résultent d’une exploitation antique de gravier, le long d’infrastructures routières, en marge orientale du vicus de Sierentz. Le comblement de ces structures a livré plusieurs dépôts funéraires des premiers siècles de notre ère (inhumations et crémations), a priori déconnectés de la nécropole protohistorique.
L’un de ces individus a visiblement été décapité et sa tête placée derrière ses jambes. La décollation est ici bien caractérisée et les observations montrent qu’il était très probablement pieds et points liés. Il s’agit donc peut-être d’un supplicié (3e-4e s. ap. J.-C.).
Enfin, l’occupation du secteur prend fin avec l’implantation d’un complexe de bâtiments sur poteaux du haut Moyen Âge, localisé en bordure nord de la voie antique. Il correspond à un petit habitat groupé (un hameau ?) occupé durant un laps de temps probablement faible si l’on en juge par l’indigence du mobilier archéologique. Par ailleurs, la fondation visiblement ex nihilo, l’organisation plus ou moins orthogonale des bâtiments autour d’une zone vide (une cour ?) marquée par la présence d’un grand puits, et l’absence de recoupement, plaide, là encore en faveur d’une implantation planifiée, de courte durée (aux alentours des 8e et 9e siècles), qui ne semble avoir connu aucune pérennité directe.